Situé au centre de Lanzarote, le désert de Jable constitue un système sédimentaire unique dans l’archipel des Îles Canaries. Bien plus qu’un simple désert, il s’agit d’un milieu dynamique où interagissent processus marins, éoliens et activités humaines traditionnelles.

Une formation géologique d’origine organo-sédimentaire

Le Jable se distingue radicalement des paysages volcaniques dominants de l’île. Il s’agit d’un dépôt sableux biogène, composé majoritairement de fragments calcaires issus d’organismes marins (coquilles, algues calcifiées, foraminifères).

Ces sédiments proviennent des plages de la côte nord-ouest, notamment autour de Famara. Sous l’action des vents alizés dominants, ces particules sont transportées vers l’intérieur de l’île, formant un vaste couloir sableux orienté nord-ouest / sud-est.

Ce système dunaire est dit « mobile » :

  • les dunes évoluent constamment
  • le sable peut recouvrir temporairement routes, cultures ou habitations
  • l’épaisseur des dépôts varie fortement selon les zones

Le Jable joue ainsi un rôle géomorphologique majeur en recouvrant localement les anciennes coulées volcaniques et en modifiant les sols.

Un écosystème steppique insulaire spécialisé

Malgré des conditions extrêmes (sécheresse, vent, instabilité du substrat), le désert de Jable abrite une biodiversité adaptée.

Flore caractéristique

La végétation est clairsemée mais spécialisée, avec des espèces psammophiles capables de coloniser les sables mobiles :

  • arbustes bas résistants à l’ensablement
  • plantes annuelles opportunistes après les rares pluies
  • systèmes racinaires profonds ou traçants

Ces plantes jouent un rôle essentiel dans la fixation partielle des dunes.

Avifaune remarquable
Pie-grièche grise
Pie-grièche grise

Le Jable est particulièrement intéressant pour l’ornithologie. On y observe plusieurs espèces typiques des milieux ouverts arides des Canaries :

  • l’outarde houbara des Canaries (espèce emblématique et menacée)
  • le courvite isabelle
  • L’alouette pispolette
  • Le Pipit de Berthelot
  • La pie-grièche grise des Canaries

Ces espèces trouvent dans le Jable un habitat de reproduction essentiel, peu perturbé et riche en ressources alimentaires.

L’outarde houbara des Canaries : une espèce emblématique sous surveillance
Outarde houbara

L’outarde houbara des Canaries (Chlamydotis undulata fuertaventurae) est l’un des oiseaux les plus emblématiques du désert de Jable à Lanzarote. Cette sous-espèce endémique de Fuerteventura et Lanzarote est parfaitement adaptée aux milieux ouverts, arides et peu végétalisés. Discrète et farouche, elle fréquente les zones de sable stabilisé où elle se nourrit d’insectes, de graines et de petits invertébrés. La période de reproduction, au printemps, est marquée par des parades spectaculaires des mâles, qui gonflent leur plumage et effectuent des déplacements rapides et saccadés pour attirer les femelles.

Classée vulnérable, l’espèce a fortement décliné au cours du XXe siècle en raison de la chasse passée, de la transformation des milieux (urbanisation, infrastructures) et du dérangement. Contrairement à d’autres oiseaux, il ne s’agit pas à proprement parler d’un programme de réintroduction à grande échelle, mais plutôt d’un ensemble de mesures de conservation active. Celles-ci incluent la protection stricte des habitats, le suivi scientifique des populations, ainsi que des programmes d’élevage conservatoire et de renforcement ponctuel des effectifs. Des actions de sensibilisation et la limitation des activités humaines dans certaines zones du Jable jouent également un rôle clé pour assurer la survie de cette espèce fragile, véritable indicatrice de la qualité écologique de ces milieux désertiques insulaires.

Mes conseils pour découvrir le désert de El Jable
Les pistes à travers le désert de El Jable
Le Jable en voiture

⚠️ Les pistes sont souvent ensablées et il n’est pas toujours possible de traverser le désert.

C’est un peu au hasard, avec une voiture citadine, que nous nous sommes aventurés dans El Jable. Voici la piste que nous avons empruntée et qui nous a permis de relier Soo. Mais je dois avouer que l’on a bien failli finir bloqué !

23 février 2025. Nous partons au petit matin sur la piste en faisant de nombreux arrêts pour chercher les oiseaux aux jumelles. L’espèce cible est bien entendu la fameuse outarde houbara. Nous avons beaucoup de chance car dès notre premier stop, nous en repérons une marchant discrètement au milieu de la végétation. Son plumage cryptique ne facilite pas son observation ! L’oiseau est à bonne distance mais je ferai malgré tout quelques images pour le souvenir.

Mais l’outarde n’est pas le seul oiseau intéressant de la zone. Quelques pipits de Berthelot se baladent également à proximité.

Le pipit de Berthelot
Pipit de Berthelot

Le pipit de Berthelot (Anthus berthelotii) est un petit passereau endémique de la Macaronésie, présent aux Îles Canaries ainsi qu’à Madère et aux Açores. Étroitement apparenté au pipit farlouse, il s’en distingue par une silhouette plus fine et des teintes généralement plus claires, parfaitement adaptées aux milieux ouverts et ensoleillés. Très commun, il fréquente une grande variété d’habitats : zones semi-arides, cultures, friches, littoraux ou encore pentes volcaniques.

Principalement insectivore, le pipit de Berthelot se nourrit en courant au sol, capturant de petits invertébrés, mais il consomme également des graines en période plus sèche. Sa reproduction s’étale généralement du printemps au début de l’été, avec des nids dissimulés au sol, souvent à l’abri d’une touffe de végétation. Peu farouche et souvent observable, il constitue l’un des oiseaux les plus caractéristiques des paysages insulaires de Lanzarote, où son chant léger accompagne fréquemment les déplacements en milieu naturel.

En piste pour Soo

Nous poursuivons la piste en direction du petit village de Soo quand une autre outarde traverse cette fois-ci la piste. Elle se montre confiante en son plumage discret, et reste à proximité.

Ce nouvel arrêt nous permet d’observer une autre espèce : l’alouette pispolette.

L’alouette pispolette : une spécialiste des milieux arides des Canaries
Alouette pispolette des Canaries

L’alouette pispolette (Alaudala rufescens polatzeki), parfois appelée alouette des Canaries orientales, est une sous-espèce endémique des îles les plus sèches de l’archipel des Îles Canaries, notamment Lanzarote et Fuerteventura. Discrète et parfaitement camouflée, elle évolue dans les paysages ouverts, caillouteux ou sableux, où sa teinte brun sable la rend difficile à détecter.

Cette petite alouette est étroitement liée aux milieux steppiques et semi-désertiques. Elle se nourrit principalement de graines et de petits insectes, qu’elle recherche au sol en se déplaçant rapidement. Son chant, souvent émis en vol nuptial, est l’un des meilleurs indices de présence, surtout au printemps, période de reproduction. Le nid, installé directement au sol, est particulièrement exposé, ce qui rend l’espèce sensible au dérangement et aux modifications de son habitat.

Classée en danger, l’alouette pispolette a subi un déclin important lié à l’urbanisation, à l’intensification des usages du territoire et à la fragmentation de ses habitats. Sa conservation repose aujourd’hui sur la préservation des milieux ouverts peu perturbés, faisant d’elle une espèce indicatrice de la qualité écologique des paysages arides des Canaries.

La lagune de Los Risquetes

C’est dans un paysage quasi lunaire, digne de Star Wars, que nous arrivons à Soo. Nous contournons certaines pistes impraticables et c’est non sans frayeur que nous finissons par gagner la côte et la lagune de Los Risquetes.

La lagune de Los Risquetes

La lagune de Los Risquetes constitue un site méconnu mais d’un grand intérêt écologique à Lanzarote. Nichée dans un environnement dominé par les paysages secs et ouverts, cette petite zone humide temporaire contraste fortement avec l’aridité environnante.

Son fonctionnement dépend étroitement des précipitations, rares mais parfois suffisantes pour créer des nappes d’eau peu profondes. Ces conditions variables favorisent le développement d’une végétation halophile et de micro-organismes adaptés aux fortes variations de salinité et d’humidité.

Lorsqu’elle est en eau, la lagune attire une avifaune intéressante, notamment des limicoles en halte migratoire et des oiseaux d’eau opportunistes. Elle peut ainsi accueillir ponctuellement des espèces comme des chevaliers, des gravelots ou encore des échasses blanches, faisant de ce site un point d’observation précieux pour les naturalistes.

Un spot incontournable pour l’observation des laro-limicoles à Lanzarote

Nous passons un petit moment le long de la lagune qui doit être bien plus intéressante un peu plus tard en saison. Nous ne sommes qu’en février. Un courlis corlieu se balade sur les rochers à proximité de tournepierres à collier. Les zones de sable sont quant à elles parcourues par quelques pipits de Berthelot.

Les plages alentour sont particulièrement battues par les vents.

On trouve d’ailleurs de nombreux abris en pierre. Les zocos sont construits à partir de pierres volcaniques ramassées sur place, sans mortier. Leur forme semi-circulaire n’est pas anodine : elle permet de se protéger efficacement du vent dominant (généralement de secteur nord-est), tout en laissant une ouverture du côté opposé.

Zocos, des abris en pierres
Une agriculture traditionnelle ingénieuse

29 février. Nous retournons dans le désert au hasard des pistes cette fois-ci à pieds. Nous tombons sur des zones cultivées. Malgré un environnement contraignant, le désert de Jable a été exploité historiquement pour l’agriculture, grâce à des techniques adaptées.

Désert el Jable

Les agriculteurs locaux ont su tirer parti des propriétés du sable :

  • capacité à capter l’humidité nocturne (rosée)
  • protection contre l’évaporation
  • limitation de l’érosion éolienne sur certaines cultures

Les principales cultures traditionnelles incluent les céréales (notamment l’orge), les patates douces, les pastèques et melons. Les champs sont souvent délimités par des murets ou installés dans des zones légèrement stabilisées du Jable. Ce système agricole extensif, aujourd’hui en déclin, fait partie du patrimoine culturel de Lanzarote, au même titre que les vignobles de La Geria.

Ces zones attirent un groupe d’outarde houbara mais les oiseaux décollent à notre approche.

Outarde houbara dans les cultures
Un milieu fragile sous pression

Le désert de Jable est aujourd’hui confronté à plusieurs menaces :

  • urbanisation et infrastructures
  • circulation motorisée sur les dunes
  • abandon des pratiques agricoles traditionnelles
  • perturbation des habitats d’espèces protégées

Sa conservation est donc un enjeu important pour préserver à la fois un paysage unique et une biodiversité spécialisée.

Un laboratoire naturel à ciel ouvert

Le Jable représente un cas d’étude fascinant pour les géologues et écologues : il illustre parfaitement les interactions entre océan, climat et activités humaines sur une île volcanique.

Explorer ce désert, c’est comprendre une autre dimension de Lanzarote : une île où le sable, autant que la lave, façonne les paysages et les modes de vie.

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