yves-paccaletNous traversons actuellement ce que certains politiques et journalistes se plaisent à appeler une crise écologique : réchauffement climatique, érosion de la biodiversité, pollution … Cette crise est également liée à une crise de l’esprit où l’homme semble avoir perdu le sens de l’orientation : quelle est sa place au sein de la nature dont il dépend mais dont il est également le maître ? Alors que nous crions au loup et répondons aux problèmes par la destruction, nous pouvons nous demander quelle attitude adopter ? Quelle réaction l’homme doué de bon sens devrait-il avoir ? C’est dans ce contexte que Yves Paccalet, philosophe et naturaliste, publie cet ouvrage et cherche à nous rappeler à la raison. Son Eloge des mangeurs d’hommes aurait pu porter comme sous-titre “Critique des délires de l’homme moderne”. Malgré toutes ses prouesses techniques et technologiques, l’homme reste terrorisé devant l’image des grands prédateurs. Comme comprendre une telle peur alors que les chances de rencontrer de telles bêtes sont si infimes et le risque encourru si négligeable ? Cette peur des mageurs d’hommes témoigne d’un autre délire : celui de la peur de l’autre, la peur de l’étranger, littéralement la xénophobie. Enfin, nous pouvons distinguer dans ces lignes un troisième délire : celui de l’homme qui se croit hors de la nature alors qu’il scie la branche sur laquelle il est assis.

* L’homme est un loup pour l’homme ou le délire de l’anthropomorphisme

loup-gris

L’ours, le loup, le requin, trois mangeurs d’hommes redoutés. Mais le naturaliste tente de raisoner le grand public en montrant que nous n’avons que peu de chance de finir dans la gueule d’un de ces prédateurs : la chair humaine est peu gouteuse, la probabilité de les croiser est infime, nous leur prêtons des sentiments humains tels que la haine et la cruauté dont ils sont dépourvus. Au final nous inversons les rôles : ces bêtes féroces ont plutôt tout à craindre de l’homme qui décime les représentants de ces espèces. Ce sont donc les “mangeurs d’hommes” qui devraient craindre les hommes et non l’inverse.

Lion immature (Kruger, Skukuza)
Lion immature (Kruger, Skukuza)

*L’autre est un nuisible : le délire de l’ethnocentrisme

Nous chantons les louanges de la tolérance, mais bien rares sont ceux qui acceptent l’autre. Nous rejetons ce qui est différent de nous, celui qui ne nous sert pas et que nous considérons comme un nuisible. En ce sens, Yves Paccalet se livre à une comparaison entre le loup et les Roms en raison de leur affection pour la liberté que nos sociétés modernes ont du mal à contrôler. Dans les deux cas, la réaction de notre société est la même : “Que vous soyez dans un campement misérable ou que vous viviez en meute dans la montagne, vous êtes de trop”. L’auteur s’indigne, l’autre est-il vraiment si insupportable ? Ne pouvons-nous pas apprendre à vivre ensemble : “Et c’est cela qui devient insupportable ? Et c’est une telle densité humaine ou animale qu’un grand pays comme le nôtre est incapable de supporter ?” (p.114) L’éloge des mangeurs d’homme est donc, également, un éloge de la tolérance.

* L’homme, l’être rationnel hors du monde : le délire de l’anthropocentrisme

L’homme souffre au final de son propre paradoxe : se définissant comme l’être doué de raison, il finit par penser qu’il est à part, comme hors du monde. mais il oublie que, tout rationnel qu’il est, il n’en reste pas moins animal. L’homme est l’animal qui possède le logos, disait Aristote. Au final, la raison pousse l’homme à oublier qu’il est aussi animal et à se conduire à contrairement à ce qu’éxige le bon sens, pourtant si bien partagé. Il est donc grand temps de relire les ouvrages des stoïciens pour nous souvenir que nous ne sommes que de simples parties du tout. Nous ne sommes pas indépendants du monde, nous en faisons partie. Yves Paccalet nous avertit : en détruisant la nature, c’est nous-mêmes que nous détruisons, aussi bien en tant qu’être naturel que culturel : “En anéantissant ces splendeurs qui, parfois, nous blessent ou signent notre mort, nous perdrions bien davantage. Nous couperions des racines mêmes de notre culture. Nous renierons une large part de notre civilisation” (p.210).

Orques à Gibraltar - Juillet 2013

 En somme, un livre qui fait du bien car il nous rappelle toutes les beautés de la nature. En lisant ces lignes, ce sont mes propres expériences qui me reviennent à l’esprit. Les orques tournant autour des barques bleu océan des pêcheurs marocains – le regard du léopard tapis dans la végétation des nuits africaines – la silhouette du loup rôdant autour des campements nomades des hauts plateaux arméniens … ces rencontres relèvent du sublime.

Mais un livre qui nous ramène à la triste réalité, au manque de bon sens. Nous devons agir et vite, pour l’humanité elle-même. En espérant que cet ouvrage ne soit pas lu par les convaincus seulement.

Léopard

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